Si je m’intéresse si particulièrement aux mots qui nous entourent, c’est parce que j’ai une histoire particulière avec eux. Je les vis et les ressents comme des objets mouvants. Ils se sont ancrés dans mon histoire de manière indélébile, je les porte entre plaisir et douleur. Pour mieux comprendre cet engouement pour eux il me faut vous conter le début de l’histoire.

Les mots viennent d’avant moi et resteront quand je ne serai plus là. Ils sont devenus notre survie “communicationnelle”. J’ai appris à parler dès mon plus jeune âge afin d’échanger avec autrui. Comme beaucoup d’enfant, j’ai commencé à prononcer des sons en combinant des syllabes, d’abord du charabia : “badadamami”. Puis mon premier vocabulaire qui a été, comme pour beaucoup d’enfants, simple et essentiel : “maman, papa, donne, oui, non etc…”. Par la suite, mon langage s’est affiné, pour aller jusqu’à l’apprentissage de l’écriture. Donner les mots à voir… Plutôt des souvenirs décourageants qu’une découverte révélatrice.
Je peux employer le mot blessure. Blessure par ces zéros rouges inscrits sur mes dictées, blessure par ces moqueries qui revenaient constamment, blessure par ce handicap invisible et pourtant bien réel. Les mots me sont apparus comme intouchables, façonnés dans du marbre. Ne pas les abîmer, les écorcher. Pourtant à chaque tentative de donner naissance sur le papier à un mot, les questions s’entremêlent. Appeler avec un ou deux “l” ? Le piège est lancé, le mot se retrouve blessé. Les mots répondent à des règles de grammaire et d’orthographe que je n’arrivais pas à maîtriser. Un problème de dyslexie et de bégaiement disaient les médecins. Durant cet apprentissage douloureux, les mots étaient régis par des techniques pires que les mathématiques avec comme monstres, les faux amis et les exceptions qui confirment la règle. Mais, malgré les écorchures, je voulais sortir de ce cauchemar. J’ai plongé la tête la première dans les livres pour fuir cette réalité en voyageant de mot en mot. Je deviens une lectrice passionnée, je dévore chaque histoire avec la même frénésie. L’important n’est pas l’orthographe de chaque mot mais leur sens et leur image. Ils me permettent d’être ailleurs tout en étant ici. Les mots ne sont plus vus comme un langage machine, je me les approprie. Ils deviennent mes amis, je navigue à travers eux, je les écris, les dessine et quand ils m’échappent, j’en créé un nouveau, sans barrière ; je découvre de nouvelles sonorités. Ces nouveaux mots qui apparaissent n’ont de sens que pour les gens qui arrivent à se détacher des règles qu’on leur a inculquées depuis l’enfance.

Je rentre dans un autre univers régi par d’autres lois. Les mots sont ma source créative qui me permet de m’exprimer et de le communiquer aux autres.